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Прочеркон

Современная французская поэзия

Если кто не в курсе, то современный преподаватель существует для того, чтобы проставить зачёт за просто так и за то, что у студентки есть ключи от крутой тачки, которые она истерически-декларативно любит швырнуть на самый центр парты. Если это не впечатляет, в ход идут слёзы. Не помогает это – бежится в учебку и жалуется, мол, молодой изверг не ставит зачёта, потому что не ходила весь семестр, а стихи заставляет учить!
Есть у нас такой друг Прочеркона, Игорь Иванович Болычев, подкаст с которым Прочеркон.FM готовит в ближайшее время. Так вот он, увы, убеждён, что “великая европейская поэзия” кончается Готтфридом Беном.

Подборка моих “издевательств для студентов”, надеюсь, немного развенчает ошибочность…

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(1) Michel Butor
L’ARRIÈRE-AUTOMNE

Ce n’était pas vraiment l’été indien
pas même celui de la Saint-Martin
car il n’y avait pas eu de gelées
auparavant la saison s’étirait
avec beaucoup de nuages et de pluies
qui provoquaient graves inondation

Malgré le réchauffement constaté
on savait bien qu’arriverait l’hiver
avec son blizzard ratissant les prés
et tous les accidents dûs au verglas
on attendait on regardait monter
le brouillard sur les villes des vallées

Et l’on était suspendu aux nouvelles
il y avait des menaces de guerre
dans un autre continent il est vrai
mais s’il y avait mondialisation
c’était bien dans l’appesantissement
de ces ailes ténébreuses partout

Les arbres suffisamment à l’abri
gardaient leurs feuilles approfondissant
leurs couleurs et l’on avait l’impression
qu’elles disaient individuellement
écoutez-moi contemplez-moi sauvez
la formule que je vous ai trouvée

Brûlant sans nous consumer dans le soir
égrenant nos litanies de conseils
pour traverser le tunnel périlleux
avec ses craquements et caquetages
les grains de sable et les flocons de neige
de la foule en tourbillons de détresse

Sœurs développant nos splendeurs ultimes
dans le vent nous annonçant l’imminence
de notre inhumation-pourrissement
où nous nous déferons en protégeant
les germes d’une invention de jouvence
dans un an dans un siècle un millénaire

(2) Nicole Brossard
VILLES AVEC UN VISAGE

parce qu’il vaut mieux soupirer
au-delà de nos croyances et plus loin
la solitude encore
voici que tu la déploies
devant toi comme quelqu’un qui veut
toute la mer pour soi
son infaillible lumière d’emportement

sans avoir peur de la peur
ni du vent méticuleux
qui annule au passage les pensées dociles
villes couchées en chien de fusil
comme le font un jour les civilisations
puisque nous rêvons en continu
d’un autre rêve déjà un autre rêve confondu
aux nuits de déluge et de chagrin

(3) Jean-François Poupart
TU ES NÉ EN PLEINE NUIT EN PLEINE MER

Tu es né en pleine nuit en pleine mer
parmi des millions de pieuvres noires
et pour revenir à la vie tu dois boire
toutes les larmes de tous les enfants de l’océan
un nouveau-né en haut de l’escalier vacille
papillonnant comme un condamné à mort
puis toute la vie l’échappe et chaque marche
le frappe au cœur puis à la tête
il se noie dans les algues et les prières
ne respire plus tout près du sol
où l’on meurt résolument

parmi les rouilles les désespérés les éviscérés
l’océan noir à la fin de l’escalier le recrache
son corps se relève seul parmi les revenants
il a toutes les lumières du monde
les yeux secs des enfants terribles
je lui lave les joues avec ma salive
il ressuscite et portera le monde

(4) Jacques Roubaud
PROMENEUR DES RUES MORTES
A François Caradec

Je suis dans Paris un promeneur des rues mortes
Des rues qui ne sont plus, des rues débaptisées,
Effacées, trucidées, tronquées, amenuisées,
Rue du Contrat Social ou Rue Entre-Deux-Portes
Où es-tu Rue Sensée, Ruelle des Fouetteurs
Rue de la Pomme Rouge , Rue du Pot au Lait
Ruelle des Paillassons, Rue du Grand Hurleur,
Rue Perdue, Rue Grillée, Petit Four, Petit Pet
Oh belles diparues, De La Champignonière,
Ruelle des Trois Morts, Rue des Trois Crémaillères,
Rue Qui Trop Va Si Dure et Rue du Champourri
Passages! Cul-de-sacs! Chemins! Quais! Places! Sentes
Piéton ignoré de la foule indifférente
Je marche seul dans la Rue Où Dieu Fut Bouilli

(5) André Velter
CLOWNS POUR CLOWNS

Acrobates, jongleurs, trapézistes, cracheurs de feu,
dompteurs, cavaliers, magiciens, danseurs de corde
sont au cirque les glorieuses métaphores
d’un monde qui troque chaque jour un peu plus
le goût du risque et la vie à la roulotte
contre le premier principe de précaution venu
et la peur sédentaire.

Où s’exercent encore, loin des chapiteaux,
une telle volonté, une telle bravoure, une telle superbe ?
Où se livre encore de tels corps à corps
qui transfigurent l’effort, qui incarnent les rêves ?

Et quand déferlent les pitreries,
c’est le même ordre qui se défait sur la piste
au milieu des éclats de rires.

On se dit qu’avec ou sans pantalon bouffant,
avec ou sans chaussures immenses,
les princes, les excellences, les éminences,
les présidents de tout et de n’importe quoi
n’accompliront jamais rien de plus
que quelques tours dans la sciure
ponctués par douze coups de cymbales…

Il n’a d’ailleurs pas manqués d’empereurs
pour usurper le nom d’Auguste
sans avoir le tact ou le scrupule
de se mettre un nez rouge.

4 May 2011. – Dzerzhinsk (Russia)